L’Allemagne autorise l’extension d’une usine nucléaire liée à Rosatom
Berlin valide un projet de combustible nucléaire en coopération avec une filiale russe, malgré la guerre en Ukraine et les critiques sur la dépendance énergétique
Le 22 juillet, les autorités allemandes ont autorisé l'extension d'une usine de combustible nucléaire à Lingen, exploitée par une filiale de Framatome en partenariat avec TVEL, branche du géant russe Rosatom. Une décision controversée qui relance le débat sur l'indépendance énergétique européenne.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- Les autorités de Basse-Saxe ont autorisé le 22 juillet 2026 l'extension de l'usine ANF à Lingen, filiale de Framatome.
- Le projet implique une coopération avec TVEL, filiale du groupe russe Rosatom, pour produire du combustible pour réacteurs VVER.
- La demande d'autorisation avait été déposée en mars 2022, peu après le début de l'invasion de l'Ukraine.
- Berlin justifie sa décision par l'absence de sanctions européennes sur le nucléaire civil russe, empêchant un refus légal.
- Des mesures strictes limitent l'accès du personnel russe et isolent les équipements fournis par Rosatom.
Les autorités de Basse-Saxe ont autorisé le 22 juillet 2026 l’extension de l’usine Advanced Nuclear Fuels (ANF) à Lingen, en Allemagne. Ce site, filiale du groupe français Framatome, fabriquera désormais des assemblages de combustible hexagonal pour réacteurs VVER, conçus selon une technologie soviétique, en coopération directe avec TVEL, filiale du groupe nucléaire public russe Rosatom.
Cette décision intervient plus de quatre ans après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et suscite de vives critiques sur les risques stratégiques et la dépendance énergétique de l’Europe.
Une demande déposée en mars 2022
Le projet d’extension a été soumis aux autorités allemandes en mars 2022, quelques semaines après le début de la guerre en Ukraine. Selon le ministère allemand de l’Environnement, l’absence de sanctions européennes visant le secteur nucléaire civil russe empêchait tout refus sur une base juridique solide. Berlin a donc autorisé le projet tout en imposant des conditions strictes.
L’usine produira des assemblages pour réacteurs de type VVER, largement utilisés dans les centrales d’Europe de l’Est héritées de l’ère soviétique. Ces réacteurs équipent notamment des centrales en Hongrie, en Bulgarie et en République tchèque.
Des mesures de sécurité drastiques
Pour limiter les risques d’espionnage industriel et de sabotage, le ministère de l’Environnement de Basse-Saxe a imposé un cadre sécuritaire renforcé. L’accès du personnel de Rosatom et de TVEL au site sera très restreint, et les équipements fournis par la partie russe seront isolés des autres installations sensibles de l’usine.
Selon les autorités, ces dispositions visent à empêcher tout transfert non autorisé de technologie et à prévenir les tentatives d’infiltration dans les systèmes informatiques du site. Le gouvernement allemand assure que la supervision sera assurée par des organismes de sécurité nationaux.
Critiques sur la dépendance à la Russie
Des organisations environnementales et des responsables politiques ont vivement critiqué cette autorisation. Selon eux, elle entretient la dépendance européenne envers la Russie dans un secteur stratégique, alors même que Bruxelles et les capitales européennes multiplient les efforts pour se détacher de Moscou dans l’énergie.
Des médias internationaux, dont The Kyiv Independent, ont relayé les inquiétudes ukrainiennes. Kiev estime que toute coopération avec Rosatom, entreprise publique russe sous contrôle du Kremlin, contribue indirectement au financement de l’effort de guerre russe.
En France, la question a également fait réagir. Framatome, maison mère d’ANF, appartient majoritairement à EDF et participe à la stratégie française de souveraineté nucléaire. Le projet de Lingen pose la question de l’équilibre entre intérêts industriels et impératifs géopolitiques pour les filiales européennes.
Contexte en Allemagne
L’Allemagne a définitivement fermé ses derniers réacteurs nucléaires en avril 2023, achevant une sortie du nucléaire décidée après Fukushima. Le pays mise désormais sur les énergies renouvelables et le gaz pour sa transition énergétique. Pourtant, il reste un acteur industriel du secteur nucléaire via des sites comme Lingen, qui fournissent du combustible à des centrales étrangères.
La Basse-Saxe, Land industriel du nord-ouest, accueille plusieurs installations nucléaires historiques. L’usine ANF de Lingen emploie plusieurs centaines de salariés et exporte vers une dizaine de pays. Son extension s’inscrit dans une stratégie de diversification des débouchés, alors que les marchés occidentaux se réduisent.
Selon des données du ministère fédéral de l’Économie, l’industrie nucléaire allemande génère encore plusieurs milliers d’emplois directs et indirects, principalement dans la recherche, la gestion des déchets et la fabrication de combustible.
L’absence de sanctions européennes sur le nucléaire russe
Contrairement au gaz, au pétrole et au charbon russes, le secteur nucléaire civil n’a pas été visé par les sanctions européennes adoptées depuis février 2022. Plusieurs pays de l’Union, dont la Hongrie et la Bulgarie, dépendent fortement de Rosatom pour l’approvisionnement en combustible ou la construction de nouveaux réacteurs.
Cette exception reflète les divisions au sein de l’UE sur la question nucléaire. Certains États membres, notamment en Europe centrale et orientale, estiment qu’une rupture brutale avec Rosatom menacerait leur sécurité d’approvisionnement électrique. D’autres capitales, dont Paris et Berlin, plaident pour une autonomie stratégique à moyen terme.
La Commission européenne n’a pas encore tranché sur l’opportunité de nouvelles sanctions visant le nucléaire. Des discussions sont en cours depuis plus d’un an, mais aucun consensus n’a émergé à ce stade.
Prochaines étapes
L’extension de l’usine de Lingen n’a pas de date d’entrée en phase opérationnelle annoncée pour fin 2027, selon les prévisions d’ANF. Les premiers assemblages de combustible pour réacteurs VVER pourraient être livrés courant 2028. Le ministère allemand de l’Environnement a précisé qu’un suivi régulier des mesures de sécurité sera effectué par les autorités fédérales et régionales.