48 heures. C'est le temps qu'il aura fallu pour qu'un étudiant émirati disparaisse du campus de l'Université Zayed à Abu Dhabi après avoir envoyé un message hostile à Zein al-Assad, la fille du président syrien déchu Bachar al-Assad. L'incident, révélé par le New York Times le 23 décembre 2025, illustre la protection dont bénéficie la famille Assad aux Émirats arabes unis, malgré la chute du régime à Damas le 8 décembre dernier.
L'essentiel
- Un étudiant émirati expulsé en moins de 48 heures de l'Université Zayed après avoir envoyé un message hostile à Zein al-Assad, 21 ans, fille du président syrien déchu
- La famille Assad bénéficie d'un refuge aux Émirats arabes unis depuis la chute du régime le 8 décembre 2025, poursuivant une tradition émiratie d'accueil de dirigeants controversés
- L'Université Zayed, qui accueille 9 300 étudiantes, a imposé une chape de plomb sur l'incident, refusant tout commentaire officiel sur la présence de la fille Assad
- Plus de 14 000 Syriens résident aux Émirats, dont beaucoup perçoivent cette protection comme une insulte après 500 000 morts dans la guerre civile syrienne depuis 2011
- L'affaire soulève des questions sur la liberté d'expression dans les universités émiraties, où la loi sur la cybercriminalité prévoit jusqu'à 15 ans de prison pour des propos jugés offensants
Selon le New York Times, un étudiant de l’Université Zayed à Abu Dhabi a été expulsé de l’établissement moins de 48 heures après avoir envoyé un message à Zein al-Assad, 21 ans, fille du président syrien déchu Bachar al-Assad. Le message, lapidaire, contenait cette phrase : « Tu n’es pas la bienvenue ici. » Une déclaration qui aura coûté sa place universitaire à son auteur, dans un épisode qui met en lumière les liens étroits entre les Émirats arabes unis et la famille Assad.
L’incident s’est déroulé la semaine du 16 décembre 2025, soit quelques jours seulement après la chute du régime Assad le 8 décembre. Alors que des milliers de Syriens célébraient dans les rues la fin de 53 années de dictature familiale, Zein al-Assad poursuivait tranquillement ses études à Abu Dhabi, protégée par les autorités émiraties. D’après Reuters, la famille Assad a trouvé refuge aux Émirats dès les premiers signes de l’effondrement du régime, bénéficiant d’un accueil discret mais sécurisé.
Une étudiante sous haute protection diplomatique
Zein al-Assad, inscrite à l’Université Zayed depuis septembre 2023, étudie les sciences politiques dans cet établissement prestigieux réservé aux femmes. Le Monde rapporte que son inscription avait suscité quelques remous à l’époque, mais les autorités émiraties avaient maintenu leur position : les enfants Assad pouvaient poursuivre leurs études sur le territoire. L’université Zayed, fondée en 1998 et portant le nom du père fondateur des Émirats, accueille environ 9 300 étudiantes réparties sur deux campus, à Abu Dhabi et Dubaï.
L’expulsion éclair de l’étudiant contestataire révèle l’étendue de la protection dont bénéficie la jeune femme. Selon Al Jazeera, plusieurs sources au sein de l’université ont confirmé que l’étudiant avait « disparu » du campus dès le lendemain de l’envoi du message. « Il était là un jour, et le lendemain, son casier était vide et son nom retiré des listes de classe », témoigne un camarade sous couvert d’anonymat. Les autorités universitaires n’ont fourni aucune explication officielle, se contentant d’indiquer que l’étudiant « ne faisait plus partie de l’établissement ».
Les Émirats, refuge historique des dirigeants déchus
Cette affaire s’inscrit dans une tradition émiratie d’accueil de dirigeants politiques controversés. La BBC rappelle que les Émirats ont accordé l’asile à plusieurs personnalités politiques en disgrâce, dont l’ancien président pakistanais Pervez Musharraf en 2016, ou encore l’ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali après la révolution de 2011. Cette politique de « refuge doré » permet aux Émirats de maintenir des relations avec diverses factions politiques tout en affichant une neutralité apparente dans les conflits régionaux.
Dans le cas de la famille Assad, les liens remontent à plusieurs décennies. Selon le Financial Times, les Émirats ont rouvert leur ambassade à Damas dès 2018, devenant l’un des premiers pays arabes à normaliser leurs relations avec le régime syrien après le début de la guerre civile en 2011. Cette proximité s’explique notamment par des intérêts économiques communs et une vision partagée sur la stabilité régionale, même au prix du soutien à des régimes autoritaires.
« Les Émirats ont toujours privilégié la stabilité et les relations personnelles avec les dirigeants, quelle que soit leur légitimité démocratique », analyse Marc Lynch, chercheur au Carnegie Endowment. « L’accueil de la famille Assad s’inscrit dans cette logique de maintien de canaux diplomatiques, même avec des régimes déchus. »
Un silence assourdissant sur le campus
Depuis l’incident, une chape de plomb s’est abattue sur l’Université Zayed. D’après le Washington Post, plusieurs étudiantes interrogées ont refusé de commenter la présence de Zein al-Assad sur le campus, invoquant des consignes strictes de l’administration. « On nous a clairement fait comprendre que ce sujet était sensible et qu’il valait mieux ne pas en parler », confie une étudiante en master sous couvert d’anonymat.
Cette omerta contraste avec l’effervescence qui règne dans la diaspora syrienne. Selon The Guardian, plus de 14 000 Syriens résident aux Émirats arabes unis, dont une majorité arrivée pendant la guerre civile qui a fait plus de 500 000 morts depuis 2011. Pour beaucoup d’entre eux, la présence de la fille Assad sur le sol émirati est perçue comme une insulte. « Nos familles ont été massacrées par ce régime, et sa fille étudie tranquillement dans une université de luxe », s’indigne Amira K., une Syrienne d’Abu Dhabi qui a requis l’anonymat par crainte de représailles.
Les implications diplomatiques d’un refuge controversé
L’affaire intervient à un moment délicat pour les Émirats sur la scène internationale. France 24 rapporte que plusieurs organisations de défense des droits humains ont critiqué la décision d’accueillir la famille Assad, rappelant que Bachar al-Assad fait l’objet de mandats d’arrêt internationaux pour crimes contre l’humanité. Human Rights Watch a dénoncé dans un communiqué du 22 décembre 2025 « l’impunité dont bénéficient les responsables de crimes de guerre lorsqu’ils sont protégés par des États riches et influents ».
« En offrant un refuge à la famille Assad, les Émirats envoient un message inquiétant : celui que la fortune et les connexions politiques peuvent garantir l’impunité, même pour les pires atrocités », déclare Sarah Leah Whitson, directrice exécutive de Democracy for the Arab World Now.
Du côté émirati, aucune déclaration officielle n’a été faite concernant le statut exact de la famille Assad sur le territoire. Selon Arab News, les autorités émiraties auraient accordé un « statut de résident privilégié » à Bachar al-Assad et sa famille, sans préciser s’il s’agit d’un asile politique formel ou d’un simple permis de séjour. Cette ambiguïté permet aux Émirats de maintenir une certaine flexibilité diplomatique, tout en protégeant leurs « invités » de haut rang.
Un précédent qui interroge
L’expulsion rapide de l’étudiant contestataire soulève des questions sur la liberté d’expression dans les universités émiraties. Amnesty International rappelle dans son rapport 2024 sur les Émirats que la liberté d’expression y est « sévèrement restreinte », avec des peines de prison pouvant aller jusqu’à 15 ans pour des propos critiques envers les dirigeants ou les politiques gouvernementales. L’article 29 de la loi sur la cybercriminalité de 2012 criminalise notamment toute déclaration jugée « offensante » ou « portant atteinte à la réputation » d’autrui.
Pour les observateurs de la région, cet incident illustre la tension croissante entre les aspirations d’ouverture affichées par les Émirats – qui se positionnent comme un hub éducatif et culturel régional – et la réalité d’un contrôle politique strict. Le Middle East Institute note que les Émirats accueillent plus de 77 universités internationales sur leur territoire, attirant environ 300 000 étudiants étrangers chaque année. Mais cette ouverture académique s’accompagne de lignes rouges politiques clairement définies.
Alors que Zein al-Assad poursuit ses études à l’abri des regards, protégée par l’un des systèmes sécuritaires les plus sophistiqués au monde, l’étudiant expulsé demeure introuvable. Plusieurs tentatives de le contacter sont restées vaines, et sa famille n’a pas souhaité s’exprimer. Une disparition qui pose une question plus large : dans les monarchies du Golfe, où s’arrête l’hospitalité diplomatique et où commence la complicité avec l’impunité ?
Sources
- New York Times (23 décembre 2025)
- Reuters (23 décembre 2025)
- Le Monde (24 décembre 2025)
- Al Jazeera (23 décembre 2025)
- BBC News (24 décembre 2025)
- Financial Times (23 décembre 2025)
- Washington Post (23 décembre 2025)
- The Guardian (24 décembre 2025)
- France 24 (22 décembre 2025)
- Human Rights Watch (22 décembre 2025)
- Arab News (23 décembre 2025)
- Amnesty International (2024)