Tunisie : Le Monde dénonce la répression de Kaïs Saïed contre la société civile
L'éditorial du quotidien français pointe l'intensification du verrouillage politique et médiatique orchestré par le président tunisien, illustré par des condamnations de journalistes et la suspension d'ONG historiques.
Le journal Le Monde consacre son éditorial du 21 juillet 2026 à la dérive autoritaire en Tunisie sous Kaïs Saïed. Alors que la journaliste Khaoula Boukrim a été condamnée à quatre ans de prison, que la Ligue tunisienne des droits de l'homme subit des suspensions et que le pays chute à la 137ème place du classement mondial de la liberté de la presse, la rédaction parisienne alerte sur le musellement systématique des voix critiques.
L'essentiel
Ce qu'il faut retenir
- La journaliste Khaoula Boukrim a été condamnée à quatre ans de prison par contumace en juin 2026 pour cybercriminalité.
- La Ligue tunisienne des droits de l'homme a été suspendue pour un mois par les autorités en avril 2026.
- La Tunisie a chuté à la 137ème place du classement mondial de la liberté de la presse en 2026.
- Le président Kaïs Saïed a réuni les responsables économiques le 20 juillet 2026 pour discuter du Plan de développement 2026-2030.
- Le décret-loi n° 54 est utilisé comme outil juridique pour poursuivre journalistes et voix critiques.
Le quotidien français Le Monde a publié ce lundi un éditorial sans détour intitulé « En Tunisie, Kaïs Saïed contre la société civile ». La rédaction y dresse un constat sévère : le président tunisien, élu en 2019 puis auteur d’un coup de force institutionnel en juillet 2021, intensifie la répression contre les journalistes, les défenseurs des droits humains et les organisations indépendantes.
Khaoula Boukrim condamnée par contumace
L’une des figures emblématiques de cette répression est la journaliste Khaoula Boukrim, exilée à Paris. En juin dernier, elle a été condamnée par contumace à quatre ans de prison pour cybercriminalité par un tribunal tunisien, selon l’ONG CIVICUS LENS. Khaoula Boukrim a quitté la Tunisie après des menaces répétées et continue de couvrir l’actualité tunisienne depuis la France, mais cette condamnation l’empêche désormais de rentrer sans risquer l’arrestation. Son cas illustre le sort réservé aux journalistes critiques du pouvoir, poursuivis en vertu du décret-loi n° 54, un texte adopté en septembre 2022 et largement dénoncé par les organisations internationales comme un outil de musellement.
Le décret n° 54, qui réprime la diffusion de « fausses informations » via les réseaux sociaux, permet au régime de criminaliser toute voix dissidente. Plusieurs journalistes, blogueurs et militants ont été arrêtés, jugés et condamnés sur cette base depuis deux ans. Le média indépendant Nawaat, acteur historique de la révolution tunisienne de 2011, a subi des suspensions et des contrôles fiscaux persistants depuis octobre 2025, selon Actualités Tunisie Focus.
La Ligue tunisienne des droits de l’homme suspendue
La répression ne vise pas uniquement les journalistes. En avril 2026, les autorités ont suspendu pour un mois les activités de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), la plus ancienne organisation de défense des droits humains du pays arabe, fondée en 1976. Cette suspension administrative, ordonnée par le tribunal de première instance de Tunis, a été perçue comme une tentative de neutraliser l’une des dernières voix critiques encore actives en Tunisie. La LTDH documente régulièrement les arrestations arbitraires, les procès politiques et les atteintes aux libertés publiques.
D’autres organisations de la société civile ont subi des pressions similaires : gels de comptes bancaires, refus de renouvellement d’agrément, convocations policières de leurs dirigeants. Le climat d’intimidation touche également les avocats qui défendent les opposants et les journalistes poursuivis.
137ème au classement mondial de la liberté de la presse
La Tunisie, longtemps saluée comme le seul pays démocratique issu du Printemps arabe, a chuté à la 137ème place du classement mondial de la liberté de la presse en 2026, selon les rapports spécialisés internationaux. Cette dégringolade reflète l’accumulation des atteintes aux médias indépendants : arrestations de journalistes, fermetures administratives de radios, pressions sur les rédactions, contrôles fiscaux visant à asphyxier économiquement les titres critiques.
Le pouvoir tunisien contrôle désormais étroitement l’espace médiatique. Les chaînes de télévision publiques et les radios d’État relaient la ligne officielle sans débat contradictoire. Les médias privés qui tentent de maintenir une ligne éditoriale indépendante font face à des menaces de retrait de licence ou à des campagnes de dénigrement orchestrées par des comptes proches du palais présidentiel de Carthage.
Kaïs Saïed, de l’espoir au verrouillage
Élu en 2019 sur un discours anti-establishment et une promesse de lutte contre la corruption, Kaïs Saïed a progressivement concentré tous les pouvoirs entre ses mains. Le 25 juillet 2021, il a suspendu le Parlement, limogé le Premier ministre et s’est arrogé les pleins pouvoirs. Une nouvelle Constitution, adoptée par référendum en juillet 2022 avec une participation très faible, a consacré un régime hyperprésidentiel. Depuis, l’opposition politique, les syndicats et la société civile sont systématiquement entravés.
Le président justifie cette concentration du pouvoir par la nécessité de « nettoyer » les institutions et de lutter contre les réseaux de corruption. Il dénonce régulièrement un complot ourdi par l’étranger et les élites corrompues pour entraver son projet de refondation nationale. Cette rhétorique populiste séduit une partie de la population, mais elle sert surtout à légitimer la fermeture de l’espace démocratique.
Plan de développement 2026-2030 et crise sociale
Parallèlement à ce verrouillage politique, Kaïs Saïed multiplie les annonces économiques. Le 20 juillet, il a réuni les responsables économiques du pays pour discuter du Plan de développement 2026-2030 et de la gestion de la dette publique, selon la Présidence de la Tunisie. Le président prône une « nouvelle approche » de la dette, refusant les conditionnalités du Fonds monétaire international (FMI) et promettant un développement autocentré.
Mais cette stratégie économique peine à convaincre. La Tunisie traverse une crise sociale profonde : inflation galopante, pénuries de produits de première nécessité, chômage massif, services publics dégradés. Les négociations avec le FMI pour obtenir un prêt de 1,9 milliard de dollars sont au point mort depuis des mois. Les bailleurs internationaux, échaudés par le refus tunisien d’engager des réformes structurelles, restent prudents.
Le fossé se creuse entre les promesses présidentielles et le quotidien des Tunisiens, qui voient leur pouvoir d’achat fondre et leurs libertés reculer. Cette situation explosive pourrait déboucher sur de nouvelles tensions sociales, mais l’appareil répressif veille : manifestations interdites, militants arrêtés, syndicats menacés.
Contexte international : la France et l’UE face à un dilemme
L’éditorial du Monde intervient dans un contexte où la France et l’Union européenne sont prises entre deux impératifs contradictoires. D’un côté, la Tunisie reste un partenaire stratégique pour la gestion des flux migratoires en Méditerranée. De l’autre, la dérive autoritaire du régime de Kaïs Saïed heurte les valeurs démocratiques que l’UE prétend défendre.
Paris et Bruxelles ont jusqu’ici privilégié une approche pragmatique, maintenant l’aide budgétaire et les accords sécuritaires tout en émettant des critiques feutrées sur les atteintes aux libertés. Cette posture est jugée hypocrite par les défenseurs des droits humains, qui réclament une conditionnalité stricte de l’aide européenne au respect des standards démocratiques. La question tunisienne s’inscrit dans un débat plus large en Europe sur les relations avec les régimes autoritaires du voisinage sud-méditerranéen, à l’heure où les tensions au Proche-Orient et les polémiques juridiques internationales redistribuent les cartes diplomatiques.
Ce que signifie cet éditorial pour la Tunisie
La publication d’un éditorial dans un quotidien de référence comme Le Monde traduit l’inquiétude croissante de l’opinion publique européenne et des cercles diplomatiques face à l’évolution de la Tunisie. Ce type de tribune, qui engage la rédaction dans son ensemble, ne relève pas du simple fait divers international : il signale une dégradation jugée suffisamment grave pour mériter une prise de position éditoriale.
Pour le pouvoir tunisien, cet écho médiatique français constitue un camouflet symbolique. Kaïs Saïed, qui dénonce régulièrement l’ingérence étrangère, risque de brandir cet éditorial comme une preuve supplémentaire du « complot » occidental contre son projet national. Mais pour les Tunisiens attachés aux libertés publiques, cette visibilité internationale représente un soutien précieux et un rappel que la communauté internationale n’a pas oublié les promesses de 2011.
L’avenir de la société civile tunisienne dépendra en grande partie de la capacité des organisations et des journalistes à résister à la pression, à maintenir des réseaux de solidarité et à documenter les abus. L’exil, comme celui de Khaoula Boukrim, devient une stratégie de survie pour ceux qui refusent le silence.