Depuis 2016, 257,4 millions d'euros ont été engloutis dans un logiciel de rédaction de procès-verbaux pour la police nationale qui reste inutilisable dix ans après son lancement. Une ordonnance de la Cour des comptes de plus de 500 pages, rendue le 16 octobre dernier, décortique cette gabegie informatique qui pointe les responsabilités de hauts fonctionnaires et gradés pour violation des règles budgétaires et défaut de surveillance. Pendant ce temps, la gendarmerie utilise son propre logiciel, plébiscité par ses agents.
L'essentiel
- 257,4 millions d'euros ont été dépensés depuis 2016 pour un logiciel de rédaction de procès-verbaux de la police nationale qui reste inutilisable dix ans après son lancement
- Une ordonnance de la Cour des comptes de plus de 500 pages, rendue le 16 octobre 2025, pointe les responsabilités de 16 hauts fonctionnaires et gradés pour violation des règles budgétaires
- Le logiciel nécessite 17 clics de souris pour enregistrer un simple fichier PDF et refuse tout document dépassant 5 mégaoctets, soit la taille d'une photo
- La gendarmerie nationale dispose de son propre logiciel fonctionnel et plébiscité par ses utilisateurs, créant une fracture numérique au sein des forces de l'ordre
- Capgemini est intervenu sur le projet sans résultat probant, illustrant les dérives des grands projets informatiques publics confiés à des prestataires privés
257,4 millions d’euros. C’est la somme pharaonique dépensée depuis 2016 pour développer un logiciel de rédaction de procès-verbaux destiné à la police nationale. Un outil qui, dix ans après son lancement, demeure totalement inutilisable par les agents de terrain. Selon Le Monde, qui a pu consulter l’ordonnance de règlement de la Cour des comptes rendue le 16 octobre par Michèle Coudurier, magistrate chargée de l’instruction, ce document de plus de 500 pages révèle l’ampleur d’un désastre numérique sans précédent au sein du ministère de l’Intérieur.
Un outil pensé pour les statistiques ministérielles plutôt que pour les policiers
L’histoire de cette débâcle informatique commence mal dès 2014. Le logiciel de rédaction de procédures de la police nationale (LRPPN), à peine mis en service, est selon Le Monde « unanimement jugé inadapté » et « son remplacement envisagé » aussitôt. La conception même du logiciel révèle un vice de forme originel : l’outil n’a jamais été pensé pour faciliter le travail quotidien des policiers sur le terrain, mais pour produire de la statistique au service de la communication ministérielle.
Les dysfonctionnements s’accumulent de manière kafkaïenne. Pour accomplir une tâche aussi simple qu’enregistrer un fichier au format PDF, les agents doivent effectuer 17 clics de souris. Une absurdité ergonomique qui transforme chaque acte de procédure en parcours du combattant numérique. Plus grave encore, le système refuse d’enregistrer tout fichier PDF dépassant 5 mégaoctets, soit l’équivalent d’une simple photographie prise avec un smartphone moderne. Dans une ère où la preuve numérique devient centrale dans les enquêtes, cette limitation technique paraît surréaliste.
Capgemini et la facture de l’échec
Derrière cette catastrophe industrielle se profile l’ombre de Capgemini, géant français du conseil en informatique. L’entreprise de services numériques est intervenue sur le projet, facturant des prestations sans que le résultat ne soit jamais au rendez-vous. Cette situation illustre un phénomène récurrent dans les grands projets informatiques de l’État : des sociétés privées se « gavent d’argent public », selon l’expression employée dans le débat public, sans que les résultats escomptés ne voient le jour.
L’ordonnance de la Cour des comptes, d’une « précision juridique et financière chirurgicale » selon Le Monde, décortique les responsabilités de cinq commissaires de police, deux généraux de gendarmerie, cinq directeurs généraux de la police et de la gendarmerie, trois secrétaires généraux du ministère de l’Intérieur et un administrateur civil. Les magistrats financiers pointent des faits relevant de la « violation des règles de contrôle budgétaire » et du « défaut d’organisation et de surveillance » d’un programme pourtant jugé « particulièrement structurant » à l’ère du numérique.
Le paradoxe gendarmerie : quand l’outil fonctionne de l’autre côté
Le contraste est saisissant. Pendant que la police nationale s’enlise dans son marasme informatique, la gendarmerie nationale utilise son propre logiciel de rédaction de procès-verbaux, plébiscité par ses utilisateurs. Cette situation crée une fracture numérique au sein même des forces de l’ordre françaises. En 2014, lorsque l’inadaptation du LRPPN est devenue évidente, l’idée d’une convergence vers le système de la gendarmerie avait été évoquée. Mais les contingences spécifiques de la police nationale ont conduit à poursuivre le développement d’un outil distinct.
Cette dualité pose une question fondamentale sur la gouvernance des projets informatiques au sein du ministère de l’Intérieur. Comment expliquer qu’une institution dispose d’un outil fonctionnel quand l’autre accumule les échecs pour un coût dépassant le quart de milliard d’euros ? Les syndicats de police dénoncent régulièrement cette situation qui pénalise le travail quotidien des agents, contraints de jongler avec des outils inadaptés pendant que leurs homologues gendarmes bénéficient d’équipements efficaces.
Une gabegie symptomatique des grands projets informatiques de l’État
L’échec du logiciel de la police nationale s’inscrit dans une longue liste de projets informatiques publics ayant dérapé en termes de coûts et de délais. Des systèmes d’information hospitaliers aux plateformes fiscales, l’État français accumule les difficultés dans la conduite de ses grands chantiers numériques. Le secteur privé n’est pas exempt de ces problèmes, mais l’argent public investi sans résultat pose une question démocratique majeure.
Cette affaire intervient dans un contexte où les startups françaises développent des solutions logicielles innovantes pour quelques millions d’euros. Pendant que 257,4 millions d’euros sont engloutis dans un outil inutilisable, des jeunes entreprises créent des interfaces ergonomiques et performantes avec des budgets cent fois inférieurs. Le contraste interroge sur les mécanismes de décision, de contrôle et de pilotage des grands projets informatiques au sein de l’administration.
Vers une remise à plat nécessaire
L’ordonnance de la Cour des comptes, rendue publique hier, devrait contraindre le ministère de l’Intérieur à revoir en profondeur sa stratégie numérique. Les policiers de terrain, premiers utilisateurs concernés, attendent depuis dix ans des outils à la hauteur de leurs missions. Dans un contexte de tension budgétaire et de demande sociale croissante en matière de sécurité, cette gabegie apparaît d’autant plus inacceptable.
La question de la convergence avec le système de la gendarmerie pourrait ressurgir. Plutôt que de persister dans une voie sans issue, une mutualisation des outils entre les deux institutions pourrait permettre de sortir de l’impasse. Reste à savoir si les responsables politiques et administratifs sauront tirer les leçons de cet échec retentissant. Car au-delà des 257,4 millions d’euros déjà dépensés, c’est l’efficacité même du travail policier qui se trouve compromise par des choix techniques et managériaux défaillants. Combien de temps encore les agents devront-ils attendre pour disposer d’outils dignes du XXIe siècle ?
Sources
- Le Monde (2 décembre 2025)
- Ordonnance de la Cour des comptes (16 octobre 2025)