Affaire Lyhanna : le procureur de Bordeaux dénonce 390 placements d’enfants non exécutés en Gironde
Renaud Gaudeul pointe une défaillance systémique 390 décisions judiciaires de placement ignorées par le département et 1 157 affaires de violences sexuelles sur mineurs en cours.
Dans un entretien à Sud Ouest, le procureur de la République de Bordeaux Renaud Gaudeul a déclaré que « l'écosystème judiciaire a failli » après la mort de Lyhanna, collégienne de 11 ans dont le corps a été retrouvé le 4 juin 2026 dans le Gers. Il chiffre à 390 le nombre de placements ordonnés par des juges pour enfants non exécutés par la Gironde, un nombre en hausse constante.
L’essentiel
- 390 placements non exécutés : sur le ressort du tribunal judiciaire de Bordeaux, 390 décisions de placement ordonnées par des juges pour enfants n’ont pas été mises en œuvre par le département de la Gironde, selon le procureur Renaud Gaudeul (Sud Ouest).
- 1 157 procédures en cours : le même ressort recense 1 157 affaires de violences sexuelles sur mineurs en cours (766 services de police, 391 gendarmerie).
- Suspect mis en examen le 1er juin 2026 : Jérôme B., 41 ans, est mis en examen pour enlèvement et séquestration de mineure de moins de 15 ans et placé en détention provisoire au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan.
- Obsèques le 12 juin 2026 : Lyhanna a été inhumée à Fleurance (Gers) dans la stricte intimité familiale, environ 400 personnes assistant à un hommage extérieur.
- 70 000 plaintes réexaminées : le ministre de la Justice Gérald Darmanin a ordonné le réexamen d’ici mi-juillet de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs.
« L’écosystème judiciaire a failli » : la déclaration du procureur
La formule est directe. Renaud Gaudeul, procureur de la République de Bordeaux, n’a pas choisi l’euphémisme. Dans un entretien publié par Sud Ouest, il énonce : « L’écosystème judiciaire a failli. » Le contexte est celui de l’affaire Lyhanna, du nom d’une collégienne de 11 ans dont la disparition puis la mort ont provoqué une onde de choc nationale début juin 2026.
Gaudeul ne se limite pas à un constat moral. Il avance un chiffre précis : sur le ressort du tribunal judiciaire de Bordeaux, 390 placements ordonnés par des juges pour enfants ne sont pas exécutés par le département de la Gironde. Ce nombre est en augmentation. Des décisions rendues par des magistrats, consignées dans des dossiers, qui restent lettre morte faute d’exécution par le conseil départemental, seul compétent pour organiser ces mesures de protection de l’enfance.
Le même magistrat détaille l’ampleur du stock : 1 157 procédures pour violences sexuelles sur des mineurs sont actuellement en cours sur ce ressort. Parmi elles, 766 relèvent des services de police, 391 de la gendarmerie. Ces chiffres, publiés dans Sud Ouest, ont depuis été repris et croisés dans un second article du même quotidien consacré aux réactions de magistrats nationaux.
Les faits : Fleurance, Puycasquier, une enfant de 11 ans
Lyhanna, née le 8 août 2014 à La Rochelle, avait disparu le 29 mai 2026 vers 15h à la sortie du collège Hubert-Reeves de Fleurance, dans le Gers. L’alerte enlèvement avait été déclenchée. Son corps a été retrouvé le 4 juin 2026 dans un silo d’une ancienne coopérative agricole à Puycasquier, commune du Gers distante d’une vingtaine de kilomètres de Fleurance.
Le principal suspect, Jérôme B., 41 ans, a été mis en examen le 1er juin 2026 pour enlèvement et séquestration de mineure de moins de 15 ans. Il est placé en détention provisoire au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan. Selon La Nouvelle République, il avait fait l’objet de plusieurs signalements et plaintes antérieures pour violences sexuelles sur mineures, dont une plainte déposée en 2025, sans que toutes ces procédures n’aient conduit à une audition effective. Des procédures distinctes concernent également son frère et son père.
Les obsèques de Lyhanna se sont tenues le 12 juin 2026 à 14h30 au cimetière de Fleurance, dans la stricte intimité familiale. Environ 400 personnes avaient néanmoins assisté à un hommage à l’extérieur, selon La Dépêche du Midi. L’affaire Lyhanna a aussi généré des retombées locales dans le Gers : la Coordination rurale a dénoncé 90 heures d’auditions d’agriculteurs dans le cadre de l’enquête, signe de l’ampleur des investigations menées dans les campagnes gersoires.
Contexte dans la Gironde
L’affaire est girondine par l’institution qui est mise en cause : le tribunal judiciaire de Bordeaux, dont le ressort couvre l’ensemble du département de la Gironde. Avec 1,6 million d’habitants, la Gironde est le troisième département le plus peuplé de France métropolitaine. Le conseil départemental gère les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE), compétence obligatoire depuis les lois de décentralisation.
Le chiffre de 390 placements non exécutés pose une question structurelle : le département manque-t-il de places d’accueil, de moyens humains, ou les deux ? Le procureur Gaudeul n’en précise pas la cause dans les extraits publiés. Le conseil départemental de la Gironde n’avait pas, à la date de publication de l’entretien, communiqué de réponse officielle sur ce point spécifique.
La Gironde n’est pas un cas isolé. La saturation des dispositifs de protection de l’enfance est documentée dans plusieurs rapports nationaux depuis plusieurs années. Mais le fait qu’un procureur chiffre publiquement le déficit d’exécution sur son ressort est inhabituel. C’est, de fait, une mise en cause directe de l’exécutif départemental.
La réaction des magistrats nationaux
L’affaire a provoqué une onde de réaction dans le monde judiciaire. Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale près la cour d’appel de Paris, a déclaré sur BFMTV-RMC le 11 juin 2026 : « Nous devons la vérité aux Français. » Elle a ajouté que la justice « doit rendre des comptes » et a annoncé vouloir aller au-delà de la directive ministérielle en examinant aussi les plaintes à peine déposées, pas seulement les dossiers anciens.
Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a réuni les procureurs généraux le 8 juin 2026. Il leur a ordonné le réexamen, d’ici mi-juillet, de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. Wikipedia confirme cette réunion, relayée également par Franceinfo.
À Bayonne, la procureure Mariel Garrigos et la présidente du tribunal judiciaire Florence Bouvier ont organisé une réunion publique le 16 juin 2026 à midi au palais de justice, pour expliquer le fonctionnement de la justice dans ce contexte. L’initiative, signalée par Sud Ouest, témoigne d’une pression institutionnelle inédite sur les parquets locaux.
Ces crispations institutionnelles autour de la protection des mineurs ne sont pas propres au Sud-Ouest. À Champagnole, dans le Jura, le préfet avait récemment salué l’interpellation d’un homme pour des faits de pédopornographie, signe que les parquets de province sont sollicités sur ces dossiers. De même, à Nantes, 152 interdictions de paraître avaient été prononcées en un an dans un tout autre contexte, illustrant une tendance à un usage plus actif des outils judiciaires préventifs.
Des signalements antérieurs restés sans suite complète
Le cas du suspect désigné met en lumière un autre aspect du débat : le traitement des plaintes préexistantes. Jérôme B. avait, selon La Nouvelle République, fait l’objet d’un faisceau de procédures avant les faits de mai 2026, incluant des signalements pour violences sexuelles sur mineures. Une plainte avait été déposée en 2025. Des procédures concernent aussi des membres de sa famille proche.
La question posée publiquement est celle du suivi effectif de ces dossiers. Le réexamen des 70 000 plaintes ordonné par Darmanin part précisément de ce constat : des signaux existent dans les dossiers, ils ne sont pas toujours traités dans des délais compatibles avec la protection des victimes potentielles.
Le procureur Gaudeul n’a pas établi de lien direct entre le cas de Lyhanna et les 390 placements non exécutés en Gironde dans les extraits publiés. Il les mentionne comme des symptômes d’un même écosystème défaillant, sans en faire une causalité directe dans cette affaire spécifique.
Prochaine étape
Le réexamen des 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs doit être bouclé d’ici mi-juillet 2026, selon la directive de Gérald Darmanin. La question des 390 placements non exécutés en Gironde reste, à ce stade, sans réponse publique du conseil départemental.
Sources
- Sud Ouest : Affaire Lyhanna : « L'écosystème judiciaire a failli », selon le procureur de la République de Bordeaux
- La Dépêche du Midi : Direct - Mort de Lyhanna : les obsèques de la fillette célébrées à Fleurance
- La Nouvelle République : Meurtre de Lyhanna : un faisceau de procédures judiciaires autour de Jérôme Barella, son frère et son père
- BFMTV : Mort de Lyhanna : la procureure générale près la cour d'appel de Paris reconnaît que la justice doit rendre des comptes
