Affaire Lyhanna : sanctions immédiates et mutations d’office dans le Gers après un rapport accablant
Un pré-rapport conjoint de l'IGJ et de l'IGGN épingle le substitut d'Auch et le commandant de gendarmerie de Condom, place des ministres réagissent.
Le pré-rapport d'inspection remis le 22 juin révèle de graves dysfonctionnements dans le suivi de la plainte pour viol visant Jérôme Barella, mis en examen pour le meurtre de la jeune Lyhanna. La substitut du procureur d'Auch et deux gendarmes ont été immédiatement sanctionnés.
L’essentiel
- Fait 1 : Un pré-rapport conjoint de l’IGJ et de l’IGGN remis le 22 juin 2026 conclut à de graves dysfonctionnements dans le traitement de la plainte pour viols répétés contre Jérôme B., suspect du meurtre de Lyhanna.
- Fait 2 : Le substitut du procureur d’Auch n’a pas signalé l’urgence du dossier, ni fixé de délai d’enquête.
- Fait 3 : Le directeur d’enquête de la gendarmerie de Condom n’a réalisé aucun acte d’enquête après le 14 février 2026, malgré huit appels de la mère de Rosa.
- Fait 4 : Le garde des Sceaux a engagé une procédure disciplinaire contre la magistrate et le ministre de l’Intérieur a ordonné la mutation d’office des deux gendarmes.
- Fait 5 : Un réexamen national de 70 000 plaintes impliquant des mineurs a été ordonné, conduisant à 134 incarcérations provisoires.
Deux jours après la remise du pré-rapport d’inspection, les premières sanctions sont tombées dans l’affaire Lyhanna. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a engagé une enquête administrative à l’encontre de la substitut du procureur d’Auch, et lui a retiré son habilitation pour le traitement des dossiers de mineurs. Parallèlement, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a ordonné la mutation d’office, hors police judiciaire, de deux gendarmes.
Un pré-rapport accablant
Le document conjoint de l’Inspection générale de la justice (IGJ) et de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale (IGGN), remis le 22 juin au Premier ministre Sébastien Lecornu, dresse un constat sévère de la gestion du dossier qui a précédé le drame. Il met en lumière une série de manquements individuels ayant conduit à l’absence de toute action judiciaire contre Jérôme Barella, mis en examen le 1er juin pour l’enlèvement et la séquestration de la jeune Lyhanna, 11 ans, retrouvée morte le 4 juin à Fleurance.
Selon le rapport, la plainte déposée en août 2025 par la mère de Rosa, une fillette de 10 ans, accusait Jérôme Barella de l’avoir violée à plusieurs reprises. Lors de la transmission du dossier au parquet d’Auch, le substitut du procureur n’a pas coché la mention « urgences » ni fixé de délai pour réaliser les actes d’enquête. Ce simple défaut de signalement a empêché toute priorisation.
Le silence de la gendarmerie après février 2026
Côté enquête, la situation n’est pas meilleure. Le directeur d’enquête de la compagnie de gendarmerie de Condom, chargé du dossier, n’a réalisé aucun acte d’enquête après le 14 février 2026. « Il a manqué de discernement », a résumé Laurent Nuñez lors d’une déclaration publique, confirmant les conclusions du pré-rapport. Pourtant, la mère de Rosa avait multiplié les appels : huit tentatives de contact restées sans suite, selon des sources proches du dossier.
Ce silence de quatre mois a laissé Jérôme Barella libre de tout contrôle judiciaire. Le 29 mai 2026, la jeune Lyhanna disparaissait à Fleurance. Son corps a été retrouvé six jours plus tard. Le suspect a été rapidement identifié et interpellé, mais il était trop tard.
Les sanctions immédiates des ministres
Face à ces « graves dysfonctionnements locaux », Gérald Darmanin a annoncé le 22 juin l’ouverture d’une procédure disciplinaire contre la substitut du procureur. Il lui a également immédiatement retiré son habilitation à traiter les dossiers impliquant des mineurs. « Cette magistrate ne traitera plus aucun dossier de mineur », a précisé le garde des Sceaux.
De son côté, le ministre de l’Intérieur a acté la mutation d’office du directeur d’enquête et du commandant de la compagnie de Condom, hors de tout service de police judiciaire. Les deux gendarmes sont désormais affectés à des tâches administratives, en attendant une éventuelle sanction disciplinaire plus lourde.
Contexte dans le Gers
Le Gers, département rural d’environ 192 000 habitants, compte un seul parquet à Auch et deux compagnies de gendarmerie (Condom et Auch). L’affaire Lyhanna a mis en lumière les limites d’un système judiciaire local sous-dimensionné, où un seul magistrat peut être en charge de dizaines de dossiers sensibles. Selon les données de la chancellerie, le tribunal judiciaire d’Auch traitait en 2025 environ 1 800 affaires pénales par an. Une telle charge explique en partie l’absence de vigilance évoquée dans le pré-rapport, mais ne justifie pas les manquements individuels relevés.
Cette affaire intervient alors que dans d’autres départements, la justice et la préfecture ont dû prendre des mesures exceptionnelles, comme en Indre où la préfète a reçu les opposants à la ligne POLT après un blocage suspendu, ou encore en Nice où la préfecture a durci l’application de la loi Littoral face à la pression foncière. Des situations qui, bien que différentes, illustrent la diversité des défis locaux.
Un réexamen national de 70 000 plaintes
Le retentissement de l’affaire Lyhanna a poussé les deux ministres à ordonner un réexamen immédiat de toutes les plaintes en cours impliquant des mineurs et en attente d’acte depuis plus de trois mois. Selon une source proche de la place Vendôme, ce sont 70 000 dossiers qui ont été passés en revue dans toute la France. « Ce travail a déjà conduit à l’incarcération provisoire de 134 personnes », a indiqué Gérald Darmanin devant l’Assemblée nationale.
Ce chiffre montre l’ampleur du problème : des plaintes pour violences sur mineurs dormant dans les tiroirs des parquets et des brigades de gendarmerie, faute de moyens ou de priorisation. Le gouvernement a promis de renforcer les effectifs de la police judiciaire dans les zones rurales, mais aucune mesure concrète n’a encore été annoncée pour le Gers.
Le pré-rapport définitif de l’IGJ et de l’IGGN est attendu dans les prochaines semaines. Il devrait détailler les responsabilités individuelles et proposer des réformes. En attendant, la famille de Lyhanna a annoncé son intention de se porter partie civile. La mère de Rosa, qui avait alerté huit fois en vain la gendarmerie de Condom, a déposé une plainte pour « non-assistance à personne en danger » contre les services concernés. L’instruction se poursuit à Toulouse, où le dossier de Jérôme Barella est désormais instruit par un juge d’instruction.