Défaillances d’entreprises : la France franchit le seuil de 2009

Au premier trimestre 2026, 75 000 emplois menacés dépassent le précédent record absolu de la crise financière mondiale

Défaillances d'entreprises : la France franchit le seuil de 2009
Défaillances d'entreprises : la France franchit le seuil de 2009 Illustration Céline Vasseur / info.fr

Le cabinet Altares a recensé 18 986 procédures collectives au premier trimestre 2026. Les 75 000 emplois menacés dépassent le record de 2009.

L'essentiel - les faits vérifiés
  • 18 986 procédures collectives ouvertes au premier trimestre 2026, soit +6,4 % sur un an.
  • 75 000 emplois menacés, dépassant le précédent record de 73 000 du premier trimestre 2009.
  • Les TPE concentrent trois quarts des procédures ; les PME de 20 à 99 salariés voient leurs faillites bondir de 12 %.
  • 49 % des entreprises ont retardé fournisseurs ou salaires à cause d'un client défaillant.
  • Le choc énergétique lié à la guerre en Iran déclenchée le 28 février 2026 pèsera pleinement dès le deuxième trimestre.
  • La projection BPCE de 69 000 procédures pour 2026, publiée le 10 février, est déjà dépassée par le glissant 12 mois d'Altares à 71 100.

Le cabinet Altares [1] a publié le 13 avril 2026 [2] les données trimestrielles des procédures collectives. 18 986 dossiers [3] ont été ouverts devant les tribunaux de commerce entre le 1er janvier et le 31 mars 2026 [4]. La hausse atteint 6,4 % sur un an [5]. Sur douze mois glissants, 71 100 entreprises [6] ont fait défaut depuis le premier trimestre 2025.

LES ENJEUX
75 000 emplois menacés, un pic qui dépasse 2009
Le volume d'emplois menacés au premier trimestre 2026 dépasse le précédent record de 73 000 établi au paroxysme de la crise financière mondiale de 2009.
Les PME de 20 à 99 salariés décrochent
La hausse de 12 % des faillites dans cette catégorie signale que la crise remonte vers les structures intermédiaires, jusqu'ici plus résistantes.
Les retards de paiement comme mécanisme de contagion
49 % des entreprises ont dû retarder fournisseurs ou salaires à cause d'un client défaillant - la faillite d'un client augmente de 25 % celle du fournisseur.
Le choc énergétique n'a pas encore frappé
La guerre en Iran déclenchée le 28 février 2026 produit ses effets à partir du deuxième trimestre, selon Rexecode et l'AIE.
Réponse publique sous-dimensionnée
Plus de 300 chefs d'entreprise par jour ouvré se présentent au tribunal quand la médiation du crédit de 2008 avait dû être créée en urgence pour un flux équivalent - les dispositifs actuels n'ont pas été refondus à cette échelle.

Le chiffre qui compte n’est pas celui-là. 75 000 emplois [7] sont menacés au premier trimestre 2026. Le précédent record remontait au premier trimestre 2009, au paroxysme de la crise financière mondiale: 73 000 emplois menacés [8]. La Banque de France avait alors qualifié cette période de « crise la plus sévère depuis 1945 » [9]. Le seuil vient d’être franchi.

Thierry Millon [10], directeur des études d’Altares [11], décrit la bascule: « On a eu une mauvaise surprise sur ce trimestre, la trajectoire de fin d’année 2025 était un peu plus favorable. Malheureusement, le mois de janvier a été très mauvais, le mois de février un peu mieux, mais les chiffres sont repartis à la hausse en mars » [12]. Depuis le début de l’année, plus de 300 chefs d’entreprise [13] franchissent chaque jour ouvré les portes du tribunal.

Les TPE encaissent, les PME décrochent

Les très petites entreprises concentrent les trois quarts des procédures [14] ouvertes au premier trimestre. La nouveauté est ailleurs: les PME de 20 à 99 salariés [15] voient leurs faillites bondir de 12 % [16] sur le trimestre, alors que la moyenne nationale toutes tailles confondues progresse de 6,4 % [17] - l’écart illustre la remontée de la crise vers les entreprises de taille intermédiaire, les deux chiffres mesurant des périmètres différents (PME 20-99 salariés vs ensemble des procédures). Les jeunes entreprises de moins de trois ans [18] enregistrent une hausse de 14 % [19]. Les redressements judiciaires progressent de 13,6 % [20]. La crise remonte la chaîne de taille.

Certains secteurs décrochent brutalement. Les taxis enregistrent 281 défaillances [21], en hausse de 61 % [22]. Le transport routier de voyageurs compte 306 défaillances [23], en hausse de 49 % [24]. Le BTP vauclusien signalait déjà début 2026 son plus bas niveau depuis 1954. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, 1 778 défaillances [25] ont été enregistrées au trimestre, en hausse de 8,8 % [26] - la région qui affichait pourtant une baisse de 9 % [27] un an plus tôt. La progression régionale (+8,8 %) dépasse la moyenne nationale (+6,4 % [17]), signe d’une surexposition locale.

Les retards de paiement, mécanisme de contagion

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L’étude Ipsos BVA [28] pour Payt France, publiée en mars 2026 [29], documente le canal de transmission. 53 % des dirigeants [30] affirment que les retards de paiement ont menacé leur structure. Pour 20 % d’entre eux [31], la menace est qualifiée de sérieuse ou très sérieuse. 49 % des entreprises [32] ont dû retarder le paiement de leurs fournisseurs ou le versement des salaires à cause d’un client en retard. 7 % vivent cette situation plusieurs fois par an [33].

Martin Habfast [34], directeur général de Payt France, résume: « La pérennité d’une entreprise sur deux a été menacée » [35]. Le règlement d’une facture au-delà des 30 jours légaux augmente le risque de faillite des TPE et PME de 25 % [36]. La défaillance d’un client devient celle du fournisseur.

🔍 VÉRIFICATION
Le discours gouvernemental
Roland Lescure a rétropédalé après avoir parlé d'un « choc pétrolier »
Les prix de l'énergie ont bondi de 7,3 % sur un an en France; le Brent a atteint 118 dollars
Euphémisation

Le choc énergétique n'a pas encore frappé

La guerre en Iran a été déclenchée le 28 février 2026 [37]. Anthony Morlet-Lavidalie [38], économiste chez Rexecode [39], tranche: « L'économie française a commencé à ralentir avant d'entrer dans le dur du choc énergétique » [40]. L'institut estime l'activité à « au mieux +0,1 % » [41] au premier trimestre, loin de la prévision de la Banque de France à +0,3 % [42]. Le plein effet est attendu à partir du deuxième trimestre [43].

Les prix racontent la suite. Les prix de l'énergie ont bondi de 7,3 % sur un an [44]. L'inflation dans la zone euro a atteint 2,5 % en mars [45], son plus haut depuis janvier 2025 [46]. Le pétrole Brent a touché 118 dollars [47]. Le gouvernement de Sébastien Lecornu [48] a révisé sa prévision de croissance 2026 à 0,9 % [49] et l'inflation à 1,9 % [50]. Roland Lescure [51], ministre de l'Économie, a rétropédalé après avoir parlé d'un choc pétrolier. La facture politique de ce rétropédalage est documentée.

Fatih Birol [52], directeur de l'Agence internationale de l'énergie, est plus direct: « Le mois prochain, avril, sera bien pire que mars » [53]. Les pertes actuelles atteignent 12 millions de barils par jour [54], contre 5 millions [55] lors des crises de 1973 [56] et 1979 [57]. Christine Lagarde [58] a averti que les répercussions « se feraient sentir pendant longtemps car beaucoup de choses ont déjà été détruites » [59].

Deux chiffres qui ne disent pas la même chose

La lecture des données nationales exige une précaution méthodologique. Le glissant 12 mois d'Altares atteint 71 100 défaillances [6] entre le T1 2025 et le T1 2026. La projection BPCE, publiée le 10 février [60] par José Bardaji [61], directeur des études et de la prospective du groupe bancaire, table de son côté sur 69 000 procédures [62] pour l'année civile 2026. Les deux mesures ne se comparent pas directement: l'une agrège un glissant qui inclut les trimestres dégradés de 2025, l'autre est une prévision calendaire établie avant que le T1 2026 ne surprenne à la hausse. Ce qui est sûr, c'est que la projection BPCE est déjà dépassée par le compteur glissant au moment même où elle est censée couvrir l'année.

Les deux séries régionales et nationales divergent également. Au niveau national, les défaillances progressent de 6,4 % [63]. En PACA, elles bondissent de 8,8 % [26], avec des hausses proches de 13 % [64] dans les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône. Mais les Hautes-Alpes reculent de 7 % [65] et le Vaucluse de 6 % [66]. La moyenne nationale masque des basculements régionaux brutaux. Un an plus tôt, la région PACA affichait une baisse de 9 % [27] de ses défaillances: le retournement est d'autant plus marqué. L'Alsace décrit un autre schéma, avec des transporteurs en première ligne.

L'angle mort: la réponse publique ne suit pas le flux

Une réunion s'est tenue le 10 février [60] à Bercy autour de Serge Papin [67], ministre des PME. « On veut inverser la courbe des défaillances » [68], y a-t-il affirmé. Le même jour, BPCE [69] publiait ses 69 000 procédures projetées pour 2026 [62]. José Bardaji projette une croissance limitée à 1 % [70]. Les deux annonces ont été faites le même jour. Elles ne disent pas la même chose.

Le décalage se lit en volume. Plus de 300 chefs d'entreprise [13] par jour ouvré franchissent les portes du tribunal, soit de l'ordre de 75 000 passages annualisés. En face, 35 signataires [71] - organisations patronales, fédérations bancaires, assureurs-crédit - ont paraphé une charte de confiance dont le périmètre d'action quantifié n'a pas été rendu public. On se souvient qu'en 2008-2009, face à une vague comparable, la médiation du crédit aux entreprises avait été créée en urgence par le gouvernement Fillon et confiée à René Ricol, selon plusieurs sources: le dispositif, bâti en quelques semaines, avait traité plusieurs dizaines de milliers de dossiers dans les mois suivant sa création. Les dispositifs actuels, reconduits sans refonte, peinent à absorber un flux pourtant équivalent.

Pierre Pelouzet [72], médiateur des entreprises, reconnaît la limite: « si l'entrepreneur ne va pas vers les outils, il faut que nous allions vers l'entrepreneur » [73]. Hassiba Kaabêche [74], médiatrice nationale du crédit, martèle qu'« aucune entreprise ne doit rester seule face aux difficultés » [75]. Jean-Luc Moya [76], médiateur du crédit dans le Var, rappelle que lorsque les tribunaux sont saisis suffisamment tôt, « dans 70 % des cas on trouve une solution » [77]. Des dispositifs associatifs tentent de suppléer, mais le décalage avec le volume des faillites reste massif.

Infographie des défaillances d'entreprises en France au premier trimestre 2026: 18 986 procédures, 75 000 emplois menacés, hausse sectorielle.
Infographie des défaillances d'entreprises en France au premier trimestre 2026: 18 986 procédures, 75 000 emplois menacés, hausse sectorielle.

Ce que personne ne dit

La France a vu ses défaillances progresser de 150 % depuis 2021 [78]. Dans l'Union européenne, la hausse moyenne est de 67 % [79]. Dans la zone euro, de 75 % [80]. L'écart français double la moyenne européenne. 680 000 entreprises [81] ont bénéficié d'un prêt garanti par l'État, pour 144,5 milliards d'euros [82]. Les TPE et PME ont capté 80 % des montants [83]. La garantie de l'État n'a été appelée que pour 4,2 % [84] des montants accordés. Sur le papier, le dispositif tient. Dans les tribunaux de commerce, les chefs d'entreprise affluent.

Aucune source consultée ne documente la position de Bpifrance, garant principal des PGE, sur le lien entre les échéances de remboursement en cours et la vague de défaillances actuelle. Ni la DGFiP, ni la Banque de France n'ont publié à ce jour de ventilation des défaillances du T1 2026 selon le statut de remboursement des prêts garantis. L'angle reste mort alors que la temporalité - fin des différés de remboursement PGE, bascule vers l'amortissement - coïncide avec l'accélération observée par Altares.

Thierry Millon prévient: « Ce premier trimestre s'avère particulièrement défavorable au rétablissement de la confiance, compromettant toute perspective de relance de l'investissement et de la consommation » [85]. Le deuxième trimestre s'ouvre avec le choc énergétique à plein effet.

Sources

11 sources vérifiées · 85 faits sourcés

Sources

Céline Vasseur

Céline Vasseur

Journaliste d'investigation spécialisée dans les enquêtes de fond et le journalisme de données. Formation en droit et journalisme d'investigation. Expertise dans le décryptage des affaires judiciaires, la lutte contre la corruption et les révélations d'intérêt public. Pratique un journalisme rigoureux basé sur le recoupement des sources et l'analyse documentaire approfondie. Intègre INFO.FR pour développer le pôle investigation.

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